Rencontre au coin du feu avec Assange, fondateur de WikiLeaks. Mai SALAUN

Publié le

Par Pierre Haski | Rue89 | 06/04/2011 | 17H55

Julian Assange quitte un tribunal londonien le 7 février 2011 (Andrew Winning/Reuters).

WikiLeaks et Rue89.(De Ellingham Hall, Grande-Bretagne) Difficile de ne pas devenir parano : nous conversons depuis un moment dans le salon d’une vaste demeure avec Julian Assange, le fondateur deWikiLeaks, lorsqu’un hélicoptère de combat britannique passe en rase-mottes, au ralenti, devant l’immense baie vitrée donnant sur la campagne anglaise…

Rue89 est désormais partenaire de WikiLeaks, c’est-à-dire que nous avons accès aux câbles diplomatiques en la possession de l’ONG. Mais avant d’être « approuvé », il faut rencontrer Julian Assange et signer un contrat fixant les règles d’utilisation avec son organisation.

Et pour rencontrer Julian Assange, il faut aller le voir dans cette résidence d’Ellingham Hall dans laquelle il est assigné depuis sa libération sous caution pour répondre d’une demande d’extradition suédoise dans l’affaire des poursuites pour « sexe par surprise », une disposition très suédoise. Il a perdu en première instance, et attend de passer en appel en juillet, mais d’ici là, il ne peut pas quitter cette campagne isolée d’Angleterre, à deux heures de tortillard de Londres.

Conversation à bâtons rompus

Julian Assange n’a pas besoin qu’on lui explique qui nous sommes : il sait déjà tout. Mais il mène, pendant deux heures, une conversation à bâtons rompus au coin du feu de cheminée allumé par l’un de ses jeunes collaborateurs, histoire de tester son visiteur, de l’éprouver sur les sujets d’actualité, sur son regard sur WikiLeaks et sur les dossiers qu’il peut être amené à traiter sur la base des câbles du Département d’Etat américain mis à sa disposition.

Il ne s’agit pas d’une interview, ni dans un sens, ni dans l’autre. Il s’agit de faire connaissance et de se comprendre avant d’aller plus loin. Julian Assange a un regard puissant, il scrute et écoute soigneusement son interlocuteur, sans jamais se laisser détourner de ses raisonnements et de sa logique.

Julian Assange ne cherche pas à se justifier de quoi que ce soit, ni à convaincre les sceptiques ou ses détracteurs. Tout juste dit-il qu’il n’a « pas eu d’autre choix » que de personnaliser sa démarche autour de lui-même, faute de quoi, selon lui, les médias n’auraient pas suivi et trop de fausses informations auraient circulé. Si c’était à refaire, il referait les choses de la même manière.

Mais sa préoccupation aujourd’hui est d’abord d’échapper à l’extradition, non pas tant en Suède, mais surtout aux Etats-Unis où, pense-t-il, on est en train d’essayer d’organiser son rapatriement pour le juger pour espionnage. Et il lui semble qu’une telle extradition sera plus aisée en Suède qu’en Grande-Bretagne.

Le fondateur de WikiLeaks cherche aussi à s’assurer que l’on a bien compris la règle du jeu, bien décrite dans un contrat très juridique signé entre Rue89 et WikiLeaks. Un contrat dont l’essentiel porte sur les règles de sécurité visant à éviter les critiques qui lui avaient été adressées lors de la diffusion de son premier jeu de documents,consacrés à l’Afghanistan, et qui avaient pu mettre en danger les informateurs afghans des Américains dont les noms n’avaient pas été expurgés des télégrammes.

Il y a donc désormais des procédures très strictes à respecter pour ne mettre personne en danger, tout en permettant à l’information de sortir.

WikiLeaks et les médias

WikiLeaks a choisi de passer par des médias pour diffuser les documents en sa possession. Après le premier trio de supports – New York Times, The Guardian, Der Spiegel –, Julian Assange a considérablement élargi le cercle de ses partenaires. A la fois parce que ses relations se sont déteriorées avec ses partenaires initiaux britannique et américain, mais aussi pour donner plus d’écho encore aux documents.

Il a élargi le nombre de partenaires par pays – en France, initialement Le Monde, un temps Owni, puis Mediapart et Rue89 –, mais aussi le nombre de pays concernés, puisqu’il a désormais plus de 70 partenaires dans un grand nombre de pays, du Nigéria au Pakistan, de la Colombie au Japon, afin que ce soient des journalistes locaux qui fassent le tri.

Les journalistes, pour Assange, sont mieux à même de déceler ce qu’il y a d’intéressant dans des câbles qui, pour beaucoup, contiennent des banalités ou des considérations administratives ou techniques, mais aussi pour en retirer tout ce qui peut avoir des conséquences négatives sur la sécurité d’individus.

Rue89 et WikiLeaks

Rue89 a donc accepté ces règles du jeu, tout en gardant sa complète indépendance de traitement des informations, d’analyse, et de commentaire sur les câbles diplomatiques, et sur WikiLeaks en général.

Sans être des adeptes d’une impossible et pas nécessairement souhaitable transparence absolue – si Palestiniens et Israéliens négociaient en secret une paix véritable, qui s’en plaindrait ? –, il nous semble que WikiLeaks joue son rôle de contrepouvoir face à des Etats qui ont usé et abusé du secret.

Les révélations de WikiLeaks sur l’Afghanistan – qui viennent d’être publiées en livre sous le titre « Journal du bourbier afghan » (éd. Jean Claude Gawsewitch) – ou la description du système de corruption de Ben Ali et la famille Trabelsi en Tunisie dans un télégramme de l’ambassade américaine à Tunis, jouent un rôle important dans l’information des citoyens des pays concernés, et ont même pesé sur des situations en mouvement comme dans le cas tunisien.

Pour autant, WikiLeaks n’est pas au-dessus de l’investigation de ses propres activités et fonctionnement, pas plus que Julian Assange lui-même, qui doit faire face non seulement aux attaques de ses ennemis, mais aussi aux critiques de ses ex-amis. La transparence doit aussi s’appliquer à ceux qui la prônent…

Pour l’heure, il est incontestable que le coup de pied de WikiLeaks dans la fourmilière du sacro-saint secret diplomatique dérange surtout les adeptes de la realpolitik, et que si Julian Assange et ses amis sont devenus des hommes à abattre, c’est d’abord pour de mauvaises raisons.

De ce point de vue, le sort réservé au soldat Bradley Manning, accusé d’être à l’origine des fuite des câbles et qui est victime de pressions psychologiques dans le système de la justice militaire américaine, est indigne.

Rue89 va donc faire son travail journalistique dans les documents qui sont en sa possession, et en sortir les éléments qui permettent de mieux comprendre le monde dans lequel nous sommes, les motivations, les raisonnements, et les méthodes des différents acteurs, vus à travers le prisme de la diplomatie américaine telle qu’elle communique en interne.

C’est un travail d’information légitime et nécessaire, dans un monde complexe en pleine transformation.

Photo : Julian Assange quitte un tribunal londonien le 7 février 2011 (Andrew Winning/Reuters).

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